Le soja

Le soja est massivement consommé en Asie depuis des siècles. En dehors des cas d’allergie, il n’a pas d’effet indésirable. Les craintes autour du soja viennent du fait qu’il contienne des isoflavones, des phytonutriments ayant une affinité (faible) pour certains récepteurs aux œstrogènes. À dose nutritionnelle, ces molécules n’ont que des effets bénéfiques (en prévention des cancers hormono-dépendants notamment), y compris chez les hommes, et ce d’autant plus que la consommation de soja a commencé tôt (idéalement dans l’enfance).

En outre, le soja est une source importante de protéines, de fer, de magnésium (particulièrement le tofu), de calcium (particulièrement les produits enrichis et le tofu préparé à partir de sulfate de calcium), de potassium, de vitamine B1, B9 et d’oméga-3. On peut bien sûr s’en passer, mais il n’y a pas de raison nutritionnelle de le faire.

Le soja n’est contre-indiqué ni pour les enfants, ni pour les femmes enceintes ou allaitantes, ni pour les bébés allaités au biberon (à condition, évidemment, de leur donner du lait de soja maternisé).

Les principaux aliments à base de soja sont : les protéines de soja texturées, le tempeh (graines de soja fermentées, originaire d’Indonésie), le lait de soja (boisson à base de graines de soja broyées dans l’eau et filtrées, d’origine chinoise), le tofu (lait de soja caillé, d’origine chinoise), le miso (condiment japonais à base de soja fermenté salé), la sauce de soja, certains similicarnés (galettes de soja, steaks de soja, saucisses de soja, etc.), le natto (graines de soja fermentées d’origine japonaise).

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1. Les isoflavones

Le soja contient des isoflavones, des molécules de la famille des flavonoïdes (une classe d’antioxydants très présents dans les plantes) appelées parfois phytœstrogènes car ils ont une affinité pour certains récepteurs œstrogéniques.

Le soja est de loin la première source alimentaire d’isoflavones chez les consommateurs de soja, mais ce n’est pas la seule. De nombreuses plantes en contiennent de petites quantités (Dixon, 2004).

À la différence des œstrogènes, les isoflavones ont une affinité [1] sélective pour un sous-type de récepteurs aux œstrogènes, le sous-type bêta (Kuiper et al., 1998). En outre, dans certains tissus, ils ne déclenchent aucune réponse biologique ; dans les autres, ce sont des agonistes partiels, ce qui signifie qu’ils ne déclenchent que faiblement la réponse biologique qu’entraîne l’activation des récepteurs bêta (Pike et al., 1999), et cette réponse diffère de celle engendrée par les œstrogènes (Dutertre et Smith, 2000). C’est pourquoi on devrait plutôt parler de SERM (selective estrogen receptor modulator, modulateur sélectif des récepteurs aux œstrogènes) plutôt que de « phytœstrogène » (Setchell, 2006). On pense que ces caractéristiques particulières sont en grande partie responsables des effets préventifs du soja sur les cancers hormono-dépendants.

2. Effets des isoflavones et du soja sur la santé humaine

Il y a plus de 14'000 publications sur le soja référencées dans les bases de données médicales. Étant donné la masse des publications, nous nous sommes fondés sur des reviews : il s’agit de textes rédigés par un ou plusieurs spécialistes qui, à partir des études disponibles au moment de leur rédaction, synthétisent l’état des connaissances scientifiques sur un sujet donné. Nous nous sommes aussi appuyés sur l’impressionnante synthèse écrite par Jack Norris, Soy : What’s the Harm ?, vers laquelle nous renvoyons les lecteurs pour plus de détails.

2.1. Cancer du sein

Les résultats passés en revue ici suggèrent que les femmes qui consomment des quantités modérées de soja tout au long de leur vie ont un risque réduit de cancer du sein par rapport à celles qui ne consomment pas de soja. Cependant, cet effet protecteur pourrait venir de la consommation de soja tôt dans la vie. Nous avons aussi passé en revue la littérature concernant les risques potentiels posés par la genistéine [un isoflavone] pour celles qui ont survécu à un cancer du sein. Les résultats obtenus dans deux études humaines récentes montrent qu’une consommation modérée d’aliments contenant cette isoflavone n’augmente pas le risque de récidive du cancer du sein chez les femmes occidentales, et les femmes asiatiques souffrant du cancer du sein ont un meilleur pronostic si elles continuent d’inclure le soja dans leur alimentation.
Hilakivi-Clarke et al. (2010)

2.2. Cancer de la prostate

Une méta-analyse sur le soja et le cancer de la prostate a trouvé que le soja, chez les gros consommateurs par rapport aux plus petits, était associé à une réduction statistiquement significative de 26 % du risque de cancer de la prostate […]. Analysées séparément, les études sur les produits non fermentés aboutissent à une réduction du risque de 30 %, tandis que les produits fermentés ne sont pas associés à une réduction (ni une augmentation) du risque de cancer de la prostate. Il faut noter que la consommation des catégories « grands consommateurs » dans ces études étaient plutôt basses, la plupart étant inférieures à une portion par jour.
Norris (2011)

2.3. Troubles de la thyroïde

Les résultats des essais cliniques portant sur des hommes et des femmes adultes et en bonne santé indiquent de façon prépondérante que ni les protéines de soja, ni les isoflavones n’ont d’effet négatif sur la fonction thyroïdienne. Comme nous l’avons indiqué, les effets négatifs rapportés par une étude japonaise sont biologiquement implausibles et contrastent avec les résultats de 13 autres études. Ainsi, malgré leur capacité à inhiber la thyroïde peroxydase in vitro et in vivo chez les rongeurs, les isoflavones ne semblent pas causer d’anomalie de la thyroïde chez les individus ayant une fonction thyroïdienne normale. Cela étant dit, une recherche ayant pour but de déterminer si, chez les personnes ayant une hypothyroïdie sub-clinique préexistante, une diminution de la fonction thyroïdienne se produit à la suite de la consommation de soja serait la bienvenue.
Messina & Redmond (2006)

2.4. Féminisation chez l’homme

Le terme de « féminisation » regroupe divers troubles hormonaux : gonflements des seins, diminution de la production de spermatozoïdes, malformation du pénis chez le bébé…

Il faut consommer au moins 12 portions de soja par jour (et probablement beaucoup plus pour la plupart des hommes) pour qu’il puisse y avoir des effets féminisants détectables. Bien qu’une étude épidémiologique ait soulevé des inquiétudes quant aux effets du soja sur la qualité des spermatozoïdes [2], deux études cliniques n’ont montré aucun effet du soja sur la qualité ou la quantité des spermatozoïdes.
Norris (2011)

Contrastant avec les résultats de certaines études portant sur des rongeurs, les résultats d’une méta-analyse récemment publiée et d’études publiées par la suite montrent que ni les suppléments d’isoflavones, ni les aliments riches en isoflavones n’affectent le taux de testostérone libre ou total. De même, il n’y a essentiellement aucune preuve dans les 9 essais cliniques identifiés que l’exposition aux isoflavones affecte le taux sanguin d’œstrogènes chez l’homme. Les résultats d’études cliniques indiquent aussi que les isoflavones n’ont pas d’effet sur les différents paramètres des spermatozoïdes ou du sperme, bien que seules trois études d’intervention aient été identifiées et qu’aucune n’ait duré plus de trois mois. Finalement, les résultats des études sur l’animal suggérant que les isoflavones augmentent le risque de dysfonction érectile ne sont pas applicables aux hommes, à cause des différences dans le métabolisme des isoflavones des humains et des rongeurs et des quantités excessivement élevées d’isoflavones auxquelles ont été exposés les animaux. Les données d’intervention indiquent que les isoflavones n’exercent aucun effet féminisant aux doses égales, ou même considérablement supérieures, à la consommation typique des hommes asiatiques.
Messina (2010)

2.5. Lait de soja maternisé

Commercialisé depuis plus de 80 ans, le lait de soja maternisé est le lait végétal maternisé le plus répandu (environ ¾ des laits végétaux infantiles vendus3). En 2009, le lait de soja maternisé représentait 2 à 7 % des ventes en France, en Italie et au Royaume-Uni, 12 % des ventes aux États-Unis, 13 % des ventes en Nouvelle-Zélande, 31,5 % en Israël (NIH, 2014). Plus de 25 millions de bébés ont été nourris au lait de soja maternisé depuis 40 ans (Setchell, 2006). On a donc du recul quant à ses effets sur la santé des enfants.

À la suite principalement de résultats de recherches sur des modèles animaux, on s’est préoccupé des effets des isoflavones des laits maternisés à base de soja sur l’équilibre nutritionnel, le développement sexuel, le développement psycho-moteur, la fonction immunitaire, et les maladies de la thyroïde. Nous examinons les preuves cliniques disponibles concernant chacun de ces problèmes. Les preuves disponibles issues de populations d’adultes ou de nourrissons indiquent que les isoflavones des laits de soja maternisés n’ont pas d’effet négatif sur la croissance des humains, leur développement ou leur reproduction.
Merritt et Jenks (2004)

Autre conclusion, de l’académie américaine de pédiatrie :

En résumé, bien qu’étudié par de nombreux chercheurs chez de nombreuses espèces, il n’y a pas de preuve concluante chez l’animal, l’humain adulte ou le nourrisson que les isoflavones du soja puissent affecter négativement le développement, la reproduction ou la fonction endocrinienne des humains. Ni une augmentation de la féminisation chez les nourrissons mâles, ni une augmentation de l’incidence de l’hypospadias [malformation du pénis] dans les populations grosses consommatrices de soja n’a été observée.
Bhatia et al. (2008)

L’AAP ajoute toutefois que le lait de soja maternisé peut diminuer l’efficacité des hormones de remplacement chez les bébés atteints d’hypothyroïdisme congénital et nécessite donc un ajustement des posologies.

Une étude a suivi une centaine d’enfants sur cinq ans et a comparé les organes sexuels (bourgeons mammaires, ovaires, utérus, prostate, testicules) des enfants nourris au lait maternel, au lait infantile de vache et au lait infantile de soja. Elle n’a pas trouvé de différence entre les organes sexuels des enfants des trois groupes, que ce soit la taille, le volume, la forme, le nombre de kystes ovariens (Andres et al., 2015).

3. Consommation de soja en Asie

(D’après Messina et al., 2006).

Les Chinois consomment en moyenne 1,5 portion de soja par personne et par jour, avec de fortes disparités d’un individu à l’autre et d’une région à l’autre. L’institut de statistiques nutritionnelles du Japon estime la consommation locale moyenne à 65 g de soja par jour et par personne, depuis 1961. Les plus de 60 ans en consomment davantage, 90 g par jour. Dans les deux pays, les gros consommateurs consomment plus du double de la moyenne. La consommation en Corée est un peu plus faible qu’en Chine.

L’apport moyen journalier en isoflavones est de 22 à 54 mg.

La moitié du soja consommé en Asie l’est sous forme fermentée, l’autre moitié sous forme non fermentée.

Aucun des effets négatifs parfois imputés au soja ne s’observe chez les Asiatiques.

Pierre Sigler

Références